Dossier du mois

Les couleurs des quais et docks au fil des siècles

La bulle de l'Opéra de Pékin posée sur un plan d'eau en est une illustration toute récente : l'eau met en valeur l'architecture et influence ses couleurs. Certaines capitales étrangères ont d'ailleurs bâti leur réputation sur leur relation avec l'eau ; parmi elles, Venise ou Stockholm. C'est Lyon, capitale des Gaules, qui nous servira d'exemple pour ce sujet tout en mouvement et variations et plus spécifiquement la Saône où deux initiatives colorées voient le jour à plusieurs décennies d'écart : la rénovation des quais de Saône dans les années 60 et le projet Confluence actuellement en construction. Mais avant de nous rendre à Lyon, voyons l'interaction entre une surface d'eau et les façades environnantes.


L'Opéra de Pékin de Paul Andreu ©Paul Andreu
« L'eau n'a rien à elle, mais elle s'empare de tous les endroits traversés » Léonard de Vinci

Les plans d'eau, couleurs impermanentes de l'architecture

Le coloriste Jean-Philippe Lenclos* définit comme couleurs impermanentes tous les éléments changeants du paysage comme l'éclairement, la végétation, le ciel, les ombres portées et les plans d'eau. Elles se distinguent des couleurs permanentes : minéraux du sol et matériaux de construction.

L'eau miroite, reflète et renforce les lignes horizontales qui peuvent éventuellement être surlignées par la bordure d'un quai. L'image devient graphique, d'autant plus si les façades environnantes sont hautes et les immeubles étroits. Les couleurs scintillent et se conjuguent avec l'eau dont les variations peuvent aller du bleu au brun en passant par le vert. Les humeurs changeantes du ciel s'y mirent, donnant à la couleur des façades, une perception variable en fonction de l'heure du jour, le temps qu'il fait et la transparence du plan d'eau. Peintres et photographes l'ont bien compris.


©Thierry Burdin-Fotolia.com

 


© Philippe Durand-Gerzaguet

Annecy, la vieille ville se reflète dans le canal

Selon Paul Andreu, l'architecte du nouvel Opéra de Pékin, « tout ouvrage vivant sort incomplet des mains de l'architecte. Il faut le confier aux éléments, à la lumière, au vent, à l'eau pour qu'il s'achève. ». L'eau qui entoure le nouveau bâtiment s'apparente à celle du canal de la Cité Interdite toute proche. Elle lui confère une impression de mystère. L'Opéra peut se voir, s'approcher mais pas se toucher. « un bâtiment sans portes ni fenêtres » disent les Chinois.

Les accents du Sud des quais de Saône


© Andreas Karelias - Fotolia.com

 


© Bruno Bernier - Fotolia.com

Les quais de Saône, couleurs chaudes et lignes graphiques

Peu de sites au monde ont cette chance d'accueillir un confluent dans leur enceinte. Les façades colorées des quais de Saône de Lyon font penser à l'Italie, Rome ou Pise par exemple. A contrario, celles de la rive Ouest du Rhône sont plus haussmanniennes. Cela s'explique par l'organisation sociale de la ville : la colline ouvrière de la Croix Rousse surplombe les quais de Saône, on y trouvait jadis les ateliers de soierie et beaucoup d'artisans.

Lorsque les immeubles des bords de Saône furent décapés et repeints au milieu du XXè siècle, ils retrouvèrent, à la surprise des Lyonnais, leurs couleurs d'antan : ocres chauds, jaunes profonds, orangés subtils, voire roses légers. Lyon fut en effet un centre commercial important de la Renaissance et s'affirma comme un carrefour incontournable grâce à ses axes fluviaux, ses foires où se retrouvaient tous les marchands du continent. D'où le développement de l'industrie textile et de la soie. La première bourse française y fait son apparition. Banquiers et riches familles italiennes s'installent le long de la Saône, marquant de leur empreinte l'architecture des demeures du vieux Lyon.

Derrière les voûtes de Perrache s'érigent les Docks du 21è siècle

La reconversion urbaine et architecturale du quai Rambaud jadis industriel, est fortement imprégnée de création contemporaine. Le projet Confluence redéfinit les contours névralgiques du centre-ville en étirant la presqu'île, coeur de ville historique, « derrière les voûtes », sur un site longtemps dévolu à l'industrie.

Chaque projet a été conçu en association avec un artiste dont l'oeuvre vient prolonger le bâtiment. Lancée en juillet 2005, la première phase de reconversion du quai avait primé des projets singuliers qui confortaient l'ancrage du quai dans son site fluvial.

 

Les pavillons orange et vert de Jakob+Macfarlane, leurs reflets dans l'eau et leurs îles flottantes
© Jakob+Makfarlane

Parmi les projets audacieux voire futuristes, les boites verte et orange de Jakob+Macfarlane***. Ces architectes ont confirmé leur choix coloré pour le deuxième acte, lancé en janvier 2008 en prolongeant chaque cube par des îles flottantes de la même couleur. Ces équipements accueilleront des espaces de loisirs et de détente. Ils initient de nouvelles façons de vivre sur et avec le fleuve car ces extensions montent et descendent selon le flux du fleuve et toutes sortes de bateaux peuvent s'y amarrer.

Des couleurs vives, complémentaires et étonnantes qui mettent en valeur les formes d'avant-garde et une relation nouvelle avec l'eau apprivoisée : elle participe à l'expérience et la couleur originale se prolonge sur le fleuve.

L'histoire des quais de Saône ne s'arrête pas là car la ville de Lyon prépare un troisième chapitre avec la Mission Serin – Quais de Saône inaugurée tout récemment par Gérard Colomb, président du Grand Lyon. Il s'agit de la mise en valeur des berges des quais de Saône à l'entrée Nord de l'agglomération lyonnaise. Le projet d'aménagement qui comprend notamment la construction du pont Schuman et la rénovation du tunnel de la Croix-Rousse. Nous attendons avec impatience les mises en avant.

Aujourd'hui, l'extrême spécialisation dans tous les domaines entre autres technologiques et scientifiques, ne permet pas à un seul homme de posséder tous les savoirs, comme pouvait le faire les très grands comme Léonard de Vinci capable de jouer tous les rôles. La constitution d'équipes pluridisciplinaires composées d'architectes, de designers, d'artistes, d'acousticiens, de paysagistes, d'éclairagistes et de coloristes apporte une valeur ajoutée que l'on trouve dans le projet Confluence. Les coloristes et leur parti-pris seraient bienvenus au sein de ces équipes.

Elisabeth Condemine
Couleur & Marketing
www.couleuretmarketing.com

Nos références pour en savoir plus :

*Jean-Philippe Lenclos,designer-coloriste, fondateur de l'Atelier 3D couleur, a créé et diffusé le concept de « la géographie de la couleur » selon lequel chaque lieu géographique, par sa géologie, son climat, sa lumière, engendre des comportements socioculturels dans les couleurs de l'habitat et des biens de consommation. Il est l'auteur de quatre livres essentiels : « les couleurs de la France », « les couleurs de l'Europe », « les couleurs du monde » et dernièrement « maisons du monde », tous parus aux Editions du Moniteur.
**www.paul-andreu.com
*** Etablis à Paris depuis 1992, Jakob + MacFarlane, tous deux professeurs (en 1999, à l'Ecole Spéciale d'Architecture à Paris) sont aussi co-fondateurs de "Périphériques" qui organise expositions, conférences ou publications, ainsi "36 modèles pour une maison" (1998). Auteurs, entre autres, de la Maison T à La Garenne Colombes (1994-98), du Monument à la Mémoire et à la Paix à Val de Reuil (1996), ils sont en charge du réaménagement du restaurant du Centre Georges Pompidou à Paris. Conservant la trame de l'architecture de Piano & Rogers, ils y ont développé une surface qui gonfle depuis le sol jusqu'à former des volumes opaques en aluminium, jouant avec la lumière, et suscitant un espace topologique fluide et interactif. www.jakobmacfarlane.com