Dossier du mois

La ville bleue de Jodhpur en Inde

Au Rajasthan dans le Nord-Ouest de l'Inde, les villes se distinguent par leur couleur : Udaipur est la ville blanche, Jaisalmer dorée, Jaipur rose à cause du grès clair rehaussé de peinture rose et Jodhpur, sa ville jumelle et rivale est la ville bleue. Aujourd'hui encore plus qu'hier.

Nuances de bleus sur fond d'ocre

Située en plein désert du Rajasthan, c'est l'une des villes les plus ensoleillées du pays. Ceci explique son atmosphère parfois saturée de particules de poussière rouge. Vue depuis les hauteurs, on découvre fasciné une mosaïque de tons bleus. L'histoire raconte qu'au XVIe siècle, cette couleur permettait au prince régnant d'identifier du haut de sa citadelle le quartier des brahmanes de Brahmapuri. Aujourd'hui, c'est la ville entière qui s'habille de bleu, en extérieur comme à l'intérieur des maisons.


Jodhpur sous le soleil du désert : bleue de loin
© Luc DIEBOLD - Fotolia.com

 


Détail d'une façade richement ornementée
© Luc DIEBOLD - Fotolia.com

L'enthousiasme d'une réalisation collective

C'est bien connu en Inde, jouer avec la couleur est un plaisir auquel on s'adonne en commun. Une démonstration a lieu toutes les années lors de la fête du Holi, la fête hindoue de la couleur. Traditionnellement célébrée pour saluer l'arrivée du printemps, c'est une effusion collective où femmes et hommes se badigeonnent de teintures bariolées en projetant en l'air des poignées de pigments en poudre et en arrosant d'eau colorée tous ceux qui passent à leur portée. Stephen Dean, artiste américain dont l'oeuvre a comme fil conducteur la méditation sur la couleur, a filmé avec « Pulse » ce sacre du printemps et ses nuages de poudre.

A Jodhpur, une même envie de jouer avec les couleurs, peut-être aussi l'envie de retrouver plus facilement son logis peut occasionner des variantes comme cette maison dont le bleu rougi est devenu mauve. Originalité certaine, évolution aventureuse, l'histoire dira si les architectes locaux sont venus encadrer ces initiatives.


Maison mauve aux ornements adoucis
© Anne Varichon

Bleu indigo toujours appliqué avec soin

Même si leurs méthodes restent traditionnelles, les artisans ont progressivement remplacé ce qui semble avoir été de l'indigo par des pigments de synthèse. L'indigo fut l'un des premiers produits rapportés en Europe par les négociants portugais après l'ouverture de la route maritime de l'Inde par Vasco de Gama en 1498. Le nom de ce colorant renvoie à l'Inde et au fleuve Indus. Celui-ci prend sa source à proximité de la montagne sacrée, Kaisala et se jette dans l'océan indien après avoir serpenté dans l'actuel Pakistan. Sur ses rives, pousse depuis la nuit des temps une plante de un à deux mètres de hauteur aux petites fleurs blanches ou rose-rouge, l'indigotier qui profite du climat très chaud. Le processus d'obtention du colorant est proche de celui du pastel, son concurrent qui sera à l'origine de la prospérité du triangle d'or en France (Toulouse, Carcassonne, Albi) et de la guerre commerciale que se livreront pendant des siècles indigo et pastel.


Fraîcheur des fenêtres vertes sur fond bleu ciel
© Anne Varichon

 


Les pigments de synthèse ont remplacé l'indigo
© Anne Varichon

Une harmonie patinée de bleus et de verts

Le vert et le bleu, dans certaines tonalités, réverbèrent en douceur la lumière et apportent une sensation de fraîcheur bienvenue dans cette ville écrasée par le soleil. Cette harmonie autorise des jeux de contrastes qui mettent en valeur les huisseries et les détails de l'architecture. Au fil du temps, les murs se patinent car les eaux de pluie laissent apparaître les couches inférieures. A force d'être repeints, les détails s'arrondissent et les façades s'adoucissent. De plus, le bleu a la réputation d'éloigner les moustiques et le vert est, depuis la nuit des temps, synonyme de prospérité et fertilité. C'est pourquoi ce duo de couleurs se retrouve souvent dans les zones rurales de l'Inde.


Vert et bleu en intérieur également
© Anne Varichon

 


Samode Palace près de Jaipur, la fraîcheur du bleu en intérieur
© Latika Khosla

Le bleu du paon et de Krisna

La couleur bleue en Inde est une couleur cosmique car symbole d'infini et d'union avec les divinités. Dans la trinité hindoue, Brahma est le créateur, Vishnu celui qui préserve et Shiva, celui qui détruit pour régénérer. Shiva devient bleu en avalant du poison pour sauver le monde de la destruction. Son fils, Kartikeya, le dieu de la guerre chevauche un paon également coloré en bleu, paon qui est l'oiseau national de l'Inde. Les couleurs cachent la plupart du temps des histoires mythiques...


Le paon, oiseau national de l'Inde
© Latika Khosla

Le bleu, à la fois fonctionnel et symbolique, s'inscrit dans l'histoire ancienne de la ville et se réinterprète à notre époque. Cette couleur donne à Jodhpur une particularité qui renforce son attraction touristique. Espérons que les habitants sauront en jouer avec modération et que cet endroit magique conservera sa poésie.

Elisabeth Condemine,
Couleur & Marketing
www.couleuretmarketing.com

Merci à :

Anne Varichon, anne.varichon@wanadoo.fr
Latika Khosla, Freedom Tree Design, www.freedomtreedesign.com
Bibliographie: Les Couleurs de l'Inde, Editions de la Martinière