Dossier du mois

Paris en couleurs

Paris cherche-t-elle à faire évoluer sa réputation de ville monochrome blanche, grise et claire vers celle d'une cité animée par la couleur ? C'est ce que nous laisse penser certains projets récents ou en cours de construction que l'on peut découvrir à l'exposition Accords chromatiques, histoires parisiennes des architectures en couleurs 1200-2010 qui s'ouvre au Pavillon de l'Arsenal (4è).

De plus, deux livres viennent de sortir sur ce sujet, fort bien illustrés et très didactiques: Accords chromatiques de Simon Texier*, en écho à l'exposition et La couleur dans la ville de Larissa Noury qui élargit le débat au-delà de la sphère parisienne.

Est-ce l'annonce de la mort du célèbre « ton pierre » bien connu des coloristes, architectes et ravaleurs des façades parisiennes?


Terrasses de Nanterre - agence X'TU pour l'îlot 11, Projet

Les bâtiments colorés emblématiques à Paris

Quand on parle de couleur dans l'architecture parisienne, les bâtiments qui viennent à l'esprit sont pour la plupart à caractère public. Ils ont défrayé la chronique par leur coté innovant, parfois déroutant et leurs architectes ont gagné en notoriété. Citons, la Cité Refuge de l'Armée du Salut de Le Corbusier et ses couleurs modernes (1952 pour la polychromie de la façade), Beaubourg et ses couleurs ludiques construit par Renzo Piano et Richard Rogers (1977), les folies de la Villette en métal laqué rouge de Bernard Tschumi (1991) ou le Musée du quai Branly par les ateliers de Jean Nouvel (2006). Au final, sur long terme, cette forte identité colorée est bien acceptée.

Dernièrement, deux réalisations étonnantes sont des manifestes en faveur de la couleur : l'Atrium de Jussieu (6è, 2007, Périphériques) et ses couleurs toniques et signalétiques (voir newsletter 12 de décembre 2007) et, en cours de construction en bord de Seine, la Cité de la Mode et du design et son « plug over » vert autour de la réhabilitation des anciens magasins généraux du quai d'Austerlitz. (13è, 2008, Jakob+MacFarlane).



Bernard Tschumi, six ans après le Centre Pompidou ponctue pelouses et allées du parc de la Villette dans le 19è d'une série de « folies », petits édicules abritant les équipements du parc, uniformément bardés de métal rouge vif.



Jacob+MacFarlane habillent la structure béton d'une enveloppe en forme de serpent qui accueille les circulations et dont la couleur verte s'accorde à la fois à la Seine et à la promenade plantée.
Photo : MacFarlane


La couleur au coeur de programmes plus anonymes

Proche de la vie quotidienne de quartiers entiers, la couleur joue un rôle essentiel dans des programmes moins médiatisés et permet avec subtilité de créer une harmonie et un équilibre malgré la diversité des architectures. Les perspectives des rues sont animées par des points de vue multiples et imprévisibles.

Le cahier des charges et la coordination sont confiés à un architecte urbaniste leader dont la gamme sera réinterprétée par d'autres structures. C'est le cas pour le secteur Masséna de la Zac Paris Rive Gauche (13è) dont Christian de Porzamparc a défini le plan de masse. La rue Hélène Brion qui s'est achevée début 2008 est entièrement polychrome avec des recherches innovantes tant sur le plan des formes que des couleurs.



Perspective colorée, rue Hélène Brion, 13è
Photo Vincent Fillon



Jeu de construction, rue Elsa Morante 13è
Photo : Bruno Fert

La couleur par transparence

Dès lors qu'elle s'exprime dans la rue, espace de la règle commune, la couleur acquiert un statut de partage alors que les univers clos des intérieurs des logements sont divers voire anachroniques. Dans l'exemple qui suit, la couleur de l'intérieur participe à l'animation extérieure de la façade. L'interpénétration des sphères privées et publiques est alors recherchée et rendue possible par la transparence des matériaux.

La résidence pour personnes âgées valides, rue de l'Orillon (11è, 1997, Architecture-Studio) est située dans un quartier "chaud" de Paris, très dense, constitué de petits immeubles peu rénovés du début du XIXème et pour certains, plus anciens. Ce projet a pour mission de montrer que ce quartier n'est pas abandonné et qu'il est possible d'y vivre sans crainte. La forte densité d'immeubles et de population, l'étroitesse des rues, le manque de squares ou d'espaces de respiration dans ce bâti continu ont conduit à construire un immeuble bas, en sous densité par rapport aux possibilités du terrain. Le centre de la parcelle, traité comme un jardin, est ouvert sur la ville.

Architecture Studio se fait remarquer dès les années 1980 par une série de bâtiments où les signes sont toujours associés à la couleur. Il sait combiner deux échelles d'usage aussi importantes, l'une que l'autre : l'échelle du logement et l'échelle de la ville souvent occultée par cette peur de toucher au tissu ancien sous le prétexte que les modernes ont commencé à détruire les villes.

Résidence pour personnes âgées, rue des Orillons, 11è, Architecture Studio
Les portes d'entrée colorées sont visibles à travers la façade vitrée.
Photos : Jean-Marie Monthiers

Une forte intention colorée

C'est seulement entre les deux guerres que Paris devint ville blanche à cause de la vague hygiéniste de lutte contre fumée et tuberculose. Le Bataclan vient de retrouver sinon ses chinoiseries sculptées, du moins ses supposées couleurs d'origine, dont un rouge et un jaune très soutenus. Quand on consulte les archives d'un architecte ou les collections de dessins des XIXè et XXè siècles, on s'aperçoit que nombre de projets sont conçus avec une forte intention colorée que les décisionnaires n'acceptent pas toujours : « La couleur fait peur » explique David Bachelor***.

Laissons le mot de la fin à Simon Texier et votons pour son présage : « Le retour de la couleur n'est pas un épiphénomène; il s'inscrit dans la durée et, dans le Paris des années 1990-2000, participe d'un renouveau pittoresque qui n'est pas sans rappeler celui des années 1900-1910».

Elisabeth Condemine
Couleur & Marketing
www.couleuretmarketing.com

* Simon Texier
Historien de l'art, Simon Texier est maître de conférences à l'Université de Paris-Sorbonne (Paris IV). Il mène des recherches régulières sur l'architecture et l'urbanisme contemporains, auxquels il a consacré plusieurs expositions, articles et ouvrages parmi lesquels « Paris contemporain. De Haussmann à nos jours, une capitale à l'ère des métropoles » (Parigrammes 2005), « Paris, grammaire de l'architecture, XXè-XXIè siècles », (Parigramme, 2007).

** Larissa Noury
Larissa Noury est architecte, diplômée de l'École polytechnique de Minsk et artiste. Elle expose régulièrement en France et à l'étranger. En 2004, elle a soutenu une thèse de doctorat en histoire de l'art à l'université de Bordeaux intitulée : Rôle de la polychromie dans l'environnement architectural et spatial de la ville (président du jury, Michel Pastoureau). Elle a réalisé plusieurs études chromatiques pour des villes, notamment à Vilnius, à La Rochelle, à Daegu en Corée et à Yaoundé au Cameroun. Elle a été chercheur invitée à l'Institut scandinave de la couleur à Oslo de 1994 à 1996, et a enseigné la couleur comme professeur invitée à l'université de Bordeaux III et à l'École supérieure des arts et techniques de Paris. Elle participe régulièrement à des colloques sur la question de la couleur dans la ville. En 1997, elle a obtenu le grand prix de la Fondation Soros (États-Unis) pour son projet Écologie de la couleur et stratégie environnementale, préfigurant la création d'un centre international de la couleur.

***David Bachelor, La Peur de la couleur, traduit de l'anglais par Patricia Delcourt. Autrement, 2001.