Dossier du mois de Juillet 2009

LE CORBUSIER : L'ART DES CONTRASTES COLORES

« Puriste » au début de sa carrière, « brutaliste » à la fin, Le Corbusier paraît avoir défendu deux conceptions antagonistes de l'architecture moderne. Fil rouge de ces deux périodes créatrices : le travail sur la couleur.

Première période : le purisme


Les parois colorées de la Villa La Roche – Le Corbusier

Quand on évoque les grandes villas de Le Corbusier construites dans les années 20-30, les images qui viennent à l'esprit ne paraissent avoir qu'un lointain rapport avec la couleur. C'est plutôt la blancheur immaculée de leurs façades qui saute aux yeux. Mais ne s'agirait-il pas là d'un leurre ? L'architecte, au contact intellectuel des avant-gardes plastiques de son temps propose des pavillons au purisme revendiqué (tranchant des lignes, simplicité constructive) mais qui, intérieurement, révèlent d'étonnants contrastes, dont celui blancheur / couleur n'est pas le moindre. Conçues sur le mode de la promenade architecturale, ces villas offrent à notre regard un enchaînement de véritables espaces picturaux, des « Mondrian en trois dimensions ». Il n'y a qu'à voir la galerie de la Villa La Roche (1923), pour comprendre que l'espace tend vers l'abstraction (la fameuse décomposition « point, ligne, plan » théorisée par Kandinsky) : un agencement de parois colorées dynamiques, où la disposition de la couleur (sur les parois comme sur le mobilier) participe de la profondeur comme de l'équilibre de l'espace. Les gammes choisies évoquent les couleurs primaires, mais visent plutôt la douceur, l'atténuation, le demi-ton. De fait, la couleur, reflétée par la lumière, devient une sorte de guide pour le visiteur. Par exemple, un reflet bleuté (provenant d'une paroi peinte et dissimulée à la vue) au bout d'un couloir suffit à attirer l'oeil, puis à entraîner le déplacement. Tout autant que les espaces ou les fonctions des différentes pièces, les échantillons de couleurs offrent d'évidents points de repères spatiaux qui stimulent l'appréhension de l'espace.

Cette prééminence de la couleur n'a rien d'étonnant puisque, dans le courant de sa vie créatrice, la peinture allait prendre de plus en plus de place dans la pratique de Le Corbusier. Lui-même scindait sa journée en deux : peinture en solo face à la toile le matin, travail plus collectif à l'agence d'architecture l'après-midi.

Dernière période : le brutalisme


L'église du couvent de la Tourette près de Lyon


La couleur peinte à même le béton

Retrouvons-nous plus de 30 ans (et une guerre mondiale) plus tard. La dernière période corbuséenne semble se placer aux antipodes de cet idéalisme épuré. Finie la douceur du purisme, l'architecte revendique le choc du brutalisme. Fidélité pourtant au matériau béton, à sa plasticité, à son économie, mais choix d'une toute autre expression : adieu blancheur, pureté et discrétion, place aux bâtiments sculptures, indéniablement expressifs mais rugueux voire torturés. Et la couleur dans tout ça ? Toujours au service d'un spectaculaire contraste entre apparence extérieure et intérieure du bâtiment. L'exemple le plus spectaculaire demeure sans doute l'église du couvent de la Tourette (1959). Vaste vaisseau enrobé de sa carcasse de béton brute, ce quatrième côté du couvent ne paye pas de mine de l'extérieur, ne serait-ce quelques étonnants petits volumes en saillie au nom évocateur (« mitraillettes » ou « canons » à lumière). C'est précisément de ces dispositifs que vient toute la singularité de cet espace sacré. Il suffit en effet, d'une simple intervention de la couleur peinte dans l'épaisseur même du béton, pour nimber l'espace d'une ambiance d'autant plus inattendue que les sources de lumière demeurent invisibles à l'oeil du visiteur. Prenons l'exemple de la sacristie et de ses trois « canons à lumière » orientés suivant la course du soleil, et dont les parois intérieures sont peintes de blanc, de rouge et de bleu. Nous obtenons là des halos colorés en suspension mystique, des nuages chromatiques en lévitation qui transforment la couleur en matière quasi insaisissable, en dépit de sa forte présence dans l'espace. Par rapport à la première période de Le Corbusier, la gamme chromatique se fait également plus tranchante. Les couleurs primaires sont assumées dans leur plénitude, dans leur éclat d'autant plus vif qu'elles viennent crépiter à la surface d'un béton volontairement resté à l'état minéral.


Les canons à lumière aux couleurs primaires créent des halos colorés

Sans doute, avec des moyens fort simples (peinture sur béton), Le Corbusier a-t-il réinterprété un autre artisanat lié à la religion et dont le secret paraissait perdu : celui du vitrail. Et accessoirement a-t-il anticipé le travail de plusieurs artistes contemporains (James Turrell, Olafur Eliasson) qui, eux aussi, travaillent les environnements à base de lumière et couleur.

Elisabeth Condemine
Couleur & Marketing
www.couleuretmarketing.com

Pour en savoir plus :
Site de la Fondation Le Corbusier : http://www.fondationlecorbusier.asso.fr/