Dossier du mois

Les couleurs extravagantes de Tirana, la capitale albanaise

Sous l'impulsion de son maire, Edi Rama, un peintre de métier, les façades grises et délabrées de Tirana sont devenues multicolores en l'espace de quelques années. Projet ambitieux, décidé par la municipalité en 2001 pour ce pays, l'un des plus pauvres du monde dont l'image emblématique et la fierté morale est Mère Térésa. Les habitants sont brusquement passés d'un communisme extrême à la démocratie et c'est justement pour faire oublier ces années austères que le maire, ancien ministre de la culture d'Albanie et président de l'Académie des arts, transforme sa ville en une toile immense et un lieu d'expérimentation picturale et sociale.

L'oeuvre d'un seul homme face à un héritage délabré

Concertation limitée, improvisation totale, le maire a choisi directement sur le chantier les couleurs des premières interventions. L'intérêt architectural de Tirana réside dans ses différents styles, mêlant bâtiments austères hérités du régime communiste, architecture italienne fasciste et immeubles récents, tous identiques et bien cubiques.

Les immeubles étaient en piètre état : logements exiguës, inconfortables, délabrés voir insalubres. Sans tenir compte des critiques et des oppositions, ni des antériorités, il travaille en direct avec les sociétés de peintures et les façades prirent rapidement des couleurs jamais vues encore. De tristes, ternes et atones, les bâtiments forment un kaléidoscope plein de vie et rénovés. Cette « colorthérapie », volonté déterminée de transformer la ville par la couleur, n'est qu'une étape pour ancrer Tirana dans l'Europe de demain.

Une ambition européenne

La liberté recouvrée entraîna un immense désordre et les constructions illégales fleurissent n'importe où, n'importe comment et notamment sur les sites les plus prisés : les espaces verts et les bords de la rivière, la Lana. Le maire peintre, avec la même détermination, s'attaque aux soi-disant propriétaires et utilise s'il le faut les bulldozers municipaux. Le plan de la ville de demain fait l'objet d'un concours international en 2003 et ce sont des architectes français, Architecture Studio qui remportent le réaménagement du centre ville. Ils l'expriment sur une maquette et prévoient des espaces plantés de palmiers comme référence méditerranéenne (Cannes, Nice ou Barcelone). Ce qui permit à la presse de titrer « Tirana, le petit Paris des Balkans».

Qu'en pensent les habitants ?

Tout le monde donna son avis et d'innombrables commentaires fusèrent. Un sondage fut même organisé avant les élections municipales. Il montra que sur cinq habitants, deux n'aimaient pas cette rénovation colorée mais quatre sur cinq voulaient poursuivre l'expérience. Et Edi Rama fut réélu ! Certains quartiers furent même attribués à des artistes et des expositions sur Tirana circulèrent jusqu'à Venise ou Paris.

Anri Sala, jeune artiste albanais formé à l'Ensad, Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs produisit un film de quinze minutes intitulé Dammi i colori* (Donnez-moi les couleurs), au cours duquel il s'interroge et parcourt la ville de nuit avec un puissant projecteur et s'interroge sur cette possible violence esthétique, qui évoque les utopies du début du XXe siècle: imposer à la population du "pays le plus pauvre d'Europe", qui n'a pas ici la parole, une apparente gaieté, une pellicule de vie.. Sous l'effet des contrastes violents générés par les trouées lumineuses, il compare la ville en une prison à ciel ouvert (renvoyant instinctivement à l'espace du zoo).

Est-ce fait pour durer ?

Architecture Studio a tracé l'évolution de Tirana à longue échéance, vingt ou trente ans. « On veut mettre en valeur les atouts actuels de la ville, on ne veut pas la transformer mais on veut l'aider à s'adapter et à grandir", a déclaré à l'AFP Marc Lehmann, un responsable d'"Architecture studio".

Avec très peu de moyens, la ville a été métamorphosée et l'environnement agit comme une contagion, sur le moral des gens, immeuble après immeuble. La couleur n'est maintenant plus un débat en soi et on retrouve les couleurs des tapis albanais faits à la maison quand vient l'hiver, les kilims où les couleurs et les motifs sont joyeux et lumineux.

Quant aux couleurs étonnantes de la capitale, loin des schémas classiques, elles marquaient la transition et le mélange entre enthousiasme de la liberté et désillusion du post-communisme. Cette période révolue, elles seront probablement remplacées par de nouveaux matériaux, des polychromies peut-être moins vives ou une architecture à l'identité forte. Une fois que Tirana se sera débarrassée de son image de « capitale européenne des putes, des clandestins et des mafieux" comme aime le rappeler son maire Edi Rama.

Elisabeth Condemine
Couleur & Marketing
www.couleuretmarketing.com

Pour en savoir plus :
- Peintres dans la ville de Guillaume de Monfreid et Anne-Laure Lafay, éditions Michalon

Guillaume de Monfreid est architecte, dessinateur et aquarelliste (il expose notamment au salon de la Marine). Il est aussi l'auteur de plusieurs ouvrages dont Normandie extrême, En mer Rouge, Henry de Monfreid aventurier-photographe, Peintres dans la ville, Tirana galerie, Sillages d'Afrique et Trésors de la Hague. Grand voyageur et amoureux de l'Afrique, il y a notamment bâti le parlement du Nigeria.

- le site de la ville de Tirana www.tirana.gov.al

* Cette vidéo faisait partie d'une exposition qui s'est tenue au couvent des Cordeliers à Paris en 2005. Né en 1974 à Tirana, Albanie, Anri Sala vit et travaille à Paris. Il a fait des études de peinture à l'Académie nationale des arts de Tirana, de vidéo à l'Ecole nationale supérieure des arts décoratifs de Paris et au Studio national des arts contemporains (Le Fresnoy).

** Le cabinet "Architecture studio" a été fondé à Paris en 1973. Il a notamment réalisé le bâtiment du Parlement Européen à Strasbourg, l'Institut Arabe à Paris et la Maison des Beaux Arts et des Lettres à Athènes.

Le projet concernant Tirana, dont une maquette détaillée sera disponible en octobre prochain, prévoit un gros travail de réaménagement de l'habitat --très anarchique depuis la chute de la dictature communiste--, de l'éclairage, de la circulation et de la végétation.